Les mercis de Siteriya

Ces derniers temps j’ai beaucoup pensé à la grand-mère de mon père Siteriya.

J’ai pensé à elle, comme pour me rappeler de son amour, et cette chance d’avoir pu avoir et connaître une arrière grand-mère. Je me plaignais du confinement, et je me suis rappelée du sien.

Elle était la joie la famille, vous vous doutez bien que je l’ai connue toujours vieille, à l’âge où si l’on a bien vécu, on n’a plus que de l’amour à offrir.

Quand j’étais petite, je me souviens que quand tu offrais quelque chose elle ne t’oubliait pas. Elle te remerciait toutes les fois suivantes que tu revenais la voir. Toujours. Alors durant toute mon enfance, elle a dit merci pour une crème pour la peau qu’elle avait reçue de mon frère, mes soeurs et moi, avec l’aide de nos parents bien sûr. Tous les exemples de gratitudes, je les puise en elle. Dire merci pour elle, c’était comme dire je t’aime. Aussi longtemps que l’amour dure, on dit je t’aime. Aussi longtemps que la gratitude dure, on dit merci. Cela tient la route, non?

Pendant toute une période, elle a habité chez nous, et j’ai cru voir des étincelles dans les yeux de mon père quand il revenait du travail, traversait la maison impatient, pour la retrouver sur le tapis (ku musambi) dans le jardin et la saluer. Mon père avait beaucoup de respect et d’affection pour elle. Mais ce n’était pas seulement ça. Quelque chose de magique se passait entre ces deux là. Probablement depuis son enfance. Elle s’asseyait toujours au jardin ku musambi, et papa s’abaissait le plus bas possible pour la saluer. Tout souriant, tout heureux comme …simplement quelqu’un qui voit sa grand-mère. Tout le monde savait et a toujours su que sa grand-mère était une personne très précisuese pour lui. Et c’était, oh, combien réciproque. Ces deux-là avait quelque chose de spécial l’un pour l’autre. 

Mon arrière grand-mère adorait le luxe. Pas le luxe que vous vous imaginez. Son luxe à elle était de faire ce qu’elle voulait. À son age, elle avait bien raison. Il y a toute une série de gens auxquels elle disait  toujours non, ben parce que c’était non avec eux, et toute une série de gens auxquels elle disait toujours oui, parceque, ben c’était oui avec eux. Et elle aimait tout le monde. Ceux à qui elle disait non, se sentait les plus aimés car elle était sincère avec eux, et ceux à qui elle disait oui se sentait les plus aimés car elle ne leur refusait jamais rien. Et donc, quand elle disait non, pour prendre un médicament par exemple ou manger, on demandait à quelqu’un à qui elle disait tout le temps oui de le lui donner.

Qu’est ce qu’on a aimé Siteriya! Les oncles, les tantes, les petits enfants, les arrière petits-enfants…Elle était drôle et marrante. On lui posait des tas de questions sur la vie et elle donnait des réponses pleines de sagesse et non filtrées. Sa présence rajoutait quelque chose de spécial à nos vies, que je ne saurais expliquer avec les mots.

Pendant le génocide on la perdit. Elle était trop vieille pour fuir la haine, et resta derrière, encore derrière, encore plus derrière. Jusqu’à se perdre. Tristesse.

Six ans après le génocide, alors que nous n’avions aucun espoir qu’elle puisse encore être vivante, maman reçut un coup de fil de Kigali, qu’elle était en vie. Elle était où tout ce temps? E-xa-cte-ment à l’orphelinat qui nous a caché pendant le génocide, ma mère et mes soeurs. Ce fut grâce à des cousines qui partirent faire du bénévolat dans cet orphelinat.

Le choc de notre vie. Mais aussi des traumatismes de déni qui se réveillent que peut-être ceux que nous avons perdu allaient aussi réapparaître, resurgir de nulle part. Comme elle. Ce fut très intense à gérer. Un immense plaisir de la retrouver, notre Siteriya.

Siteriya était quasi certainement au même endroit que nous pendant le génocide. Mais comme nous étions terrées, et ne marchions pas plus de cinq mètres, nous ne l’avons jamais vue. En 2019, 25 ans après, c’est là que j’ai fait les cinq pas qui nous séparaient sans doute d’elle, entre la maison qui nous cachait et celle qui l’abritait. Cinq pas qui ont duré six ans. Cinq pas anodins mais qui à une autre époque nous auraient valu la mort…

Elle dût donc attendre six ans de sa vie en 2002, pour que quelqu’un la reconnaisse dans cet orphelinat et prévienne notre famille. Elle était trop confuse pour donner des renseignements clairs sur ses origines. Mais je sais que quelque part en elle, elle attendait. Elle qui avait gardé le Rwanda ancien dans sa tête, disait qu’elle venait de Ndorwa. “Ndi uwo mu Ndorwa” Mais ma Siteriya chérie, Ndorwa à lui seul, au temps d’avant c’était grand comme le Rwanda…

Notre Siteriya fut bien sûr ramené auprès des siens, forcément et fièrement les miens, à Butaro, auprès desquels elle s’éteignit paisiblement une année plus tard. Etait-ce peut-être ce qu’elle avait attendu?

Parfois, au fond de mon coeur, je me dis que c’est peut-être mieux qu’elle ne nous ait pas vue à cet orphelinat. L’annonce de la perte de mon père aurait précipité son départ. Puis je me dis que non, que sa présence aurait pu nous consoler, et la rassurer. De toute façon, le destin a choisi sans mon avis et moi ce que je sais c’est que Siteriya me manquera à tout jamais. Si Francis Cabrel chante une personne qui sera toujours du côté ou le soleil se lève, Siteriya sera toujours du côté où les miracles sont possibles.

Siteriya, je te porte dans mes souvenirs les plus précieux. Dans ma tête, j’ai encore une image de moi assise avec toi ku musambi, en train de rire car à moi tu me disais toujours oui. Ku musambi, ma tendre Siteriya…je souris car nous y avons fait notre histoire. Qui est aussi notre présent. Tu m’as dit tout ce que les adultes ne voulaient pas me dire et nous en avons ri mais ri! Et quand je m’impatiente trop dans cette vie, je pense toujours à ton attente à toi. Et j’accepte plus facilement. 

Merci. Pas le merci éphémère. Pas le merci subtil ou instantané. Ton merci à toi. Le genre de merci que tu m’as apprise. Merci tout le temps. Comme je t’aime. Finalement l’un des cadeaux précieux que mon père m’ait fait, c’est de te connaître et de voir des étincelles pour lui dans tes yeux. Elles étaient contagieuses…Mais c’est normal que tu en avais des étincelles ma Siteriya. Des tas. Ton nom veut dire Etoile.

Nyogokuruza….qui me manque beaucoup.

Zaha Boo