Kubeshya, pourquoi?

Autrefois, le mot kubeshya (mentir en Kinyarwanda) était un mot rare. Il n’était que peu utilisé pour désigner une chose atroce et horrible que quelqu’un avait fait. On ne pouvait pas facilement accuser quelqu’un d’avoir menti, seul les sages avaient le pouvoir d’en arriver à une telle conclusion après un examen minutieux.

De nos jours, “Arabeshya!” (*il(elle) ment!)  est un mot qui est rentré dans la catégorie d’autres mots d’une extrême récurrence comme arahumeka (il(elle) respire), aravuga (il(elle) parle), arahumbya (il(elle) cligne les yeux)…

Bien entendu je charrie le lecteur, mais la vérité n’est pas loin de cela. Il paraît que notre génération ment beaucoup plus que la précédente. Oui, nous sommes la génération qui estime avoir assez souffert pour ne plus avoir rien à perdre. Nous ne reculons donc devant rien. Nous travestissons la vérité, nous la maquillons, nous la transformons, la contestons. Ciel !

Et pourtant, nous savons que c’est mal. Alors loin des regards, en plein milieu de la nuit, avec un ami proche qui ne pourrait nous trahir parce qu’il a bu et qu’il ne se souviendra de rien au crépuscule, nous lâchons le morceau. La question qui nous torpille et nous mord sur les lèvres.

“Kuki abantu babeshya ?” (Pourquoi les gens mentent?)

Les étudiants mentent sur les résultats obtenus à l’école, les travailleurs mentent sur la vraie nature de leur travail. Les gens mentent sur leurs niveaux de vies, leurs opinions sociales, économiques ou politiques, leurs valeurs, leurs amis, leurs amant(e)s, leurs conjoint(e)s, leurs rêves.

Les conjoints se mentent entre eux. Sur la vrai paternité/maternité de leurs enfants, sur leur passé sulfureux, sur leurs infidélités, sur leurs sentiments.

Les chanteurs mentent sur le message de leurs chansons. Ah non, je vous assure, je n’ai jamais voulu vous donner l’impression d’avoir chanté sur tel sujet. Je suis même blessé et étonné que les gens l’interprètent pareil, je n’y suis pour rien.

Des meilleurs amis se mentent. L’un déteste l’autre en réalité et lui fait des sales petits coups, et l’autre le sait en réalité et ne dit rien. Parce qu’en Kinyarwanda il y a un proverbe qui dit “Uguhisha ko akwanga, umuhisha ko ubizi

Des gens faux, se mettent ensemble en faux pour créer un faux bonheur, l’immortaliser et le faire envier aux autres. Félicitations !

Puis, après avoir entretenu le mensonge tout le monde se plaint partout. Que ça devient trop. Birakabije. Que ce n’est plus tenable. Qu’il faut que cela cesse. Tant de malhonnêteté partout et en tout moment.

Le mensonge se répand partout, au petit-déjeuner dans les affaires, au bar…qu’il est doux et savoureux comme le miel. Il entretient des fakes vies, des fakes sourires, des fakes messages. Des gens ont l’impression de mieux gagner leur vie en mentant. De faire plus d’argent. D’être plus respecté. D’être plus valorisé.

Mais le jour où la vérité éclatera et que tout les explosera sur la figure? Ils n’y pensent pas. Car le mensonge est une drogue qui donne l’illusion d’être intouchable.

La solution face à cela? En théorie, rester vrai malgré tout. Parce que la vérité est une valeur fondamentale qu’il faut cultiver. Elle nous met en connection avec la réalité et permet de construire des projets solides. Elle est également une mémoire infaillible car elle permet de se souvenir facilement de ce qui s’est dit et ce qui s’est fait.

Ensuite la pratique.  Ne pas fréquenter pas les gens qui peuvent pousser dans le mensonge. En fait, notre vie est façonné par les cinq personnes que nous fréquentons le plus. Il faut donc bien choisir ces personnes. Vous voyez le genre de personnes parfaites que vous êtes obligés de simuler une vie plus belle pour avoir une conversation avec? Il faudrait peut-être s’en éloigner. Tous ceux qui se donnent l’air intellos qu’il n’y a pas moyen d’en placer une. Ceux avec qui on est obligé de mentir, de s’inventer une vie plus rose que rose, ceux dont la tête et le coeur sont photoshopés, botoxés et lissés à la brésilienne, moi je les évite. La superficialité oblige à mentir. Quand on fréquente des gens vrais, avec de vraies valeurs et un cœur, on n’a pas à mentir sur sa vie. Au contraire, elle devient plus vraie, plus réelle.

Et avec des gens vrais, dans les conversations, on en parle comme un fait étonnant quand on rencontre quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui ne ment pas. Quelqu’un de vrai, qui, quand il a pleuré le dit. Quelqu’un qui quand il est fauché, a perdu une affaire, n’en peut plus de sa vie, a enfin des sous sur son compte va le partager avec vous. Quelqu’un qui a trouvé une personne qui ne le/la jalouse pas, quelqu’un qui a trouvé une place dans sa vie. Si nous voulons être ce quelqu’un, nous devons accepter de ne pas mentir à notre tour. Quitte à retarder les succès apparents, les fausses victoires qui de toute façon sont dérisoires et éphémères.

Kubeshya, pourquoi ?

Zaha Boo