Quand vous étiez libres, vous les avez abandonnés

Cher monde,

Souvenez vous quand vous étiez libres vous les avez abandonnés.

Il y a vingt-six ans jour pour jour, un contingent de la MINUAR, composé de casque bleus belges abandonne plus de 2000 tutsis à une mort certaine.

Oui quand vous pouviez encore envoyer des avions pour sauver des vies, quand il n’y avait aucune pandémie qui bloquait toutes les décisions géopolitiques, quand rien d’autre ne vous empêchait d’être humain, vous les avez abandonnés.

Certains d’entre eux avaient échappé de justesse à la barbarie. Certains étaient blessés, d’autres venaient de perdre une partie de leur famille.

Comme si certaines vies avaient plus d’importance que d’autres, vous avez fait le tri entre les ressortissants étrangers, que vous avez décidé d’évacuer, et les autres, oui, nous les autres, sans chercher une solution adéquate pour nous, vous nous avez simplement abandonnés.

J’avais treize ans en 1994 à l’ETO. Ma famille est évacué par les casques bleus de la Minuar. Mon père Boniface Ngulinzira est en danger de mort. Il est aussi abandonné et assassiné. 

Cher monde, aujourd’hui on ne pourrait rien vous reprocher. Vous pourriez vous cacher derrière une pandémie. Pour excuser votre indifférence. Mais que vous est-il donc arrivé à l’époque? Comment cela se fait-il que vous avez sauvé les occidentaux et abandonné les africains à leur sort? Y a-t-il une vie plus valable qu’une autre? Comment cela se fait-il que vous n’avez jamais reconnu cette erreur?

Je suis retournée pour la première fois. A l’ETO Kicukiro l’année passé. 25 ans après, la douleur était toujours présente. C’est aussi sans doute le cas aujour’hui. Le Mont Nyanza a beau avoir été construit. Il garde quelque chose d’étrange. Quelque chose d’amer. Quelque chose de triste.

Aujourd’hui survivants de ce drame, abandonné et indifférents de ce drame, abandonneurs, sommes tous confines pour fuir le même mal. Ne sommes-nous pas égaux au fond?

J’entends toujours les bruits des camions qui partent. Une piqûre de fil barbelé m’est resté sur la main. Je vois mon père partir dans les buissons. Nous montrer le chemin. Je les vois avec leurs sifflets l’encercler. Lui prendre sa montre. 

Vous avez abandonné hommes, femmes, enfants, vieillards à l’un des voyage les plus horribles et les plus effroyables qui soit : la monté du Mont Nyanza. Cette montée que j’ai faite l’année passé pour me souvenir. Cette montée où beaucoup se sont fait humilier avant d’être exécutés sans pitié au sommet.

On ne vous demandait pas de déployer vos avions de combats, pour sauver une zone pleine de pétrole. Au fond, le miracle qu’on vous demandait n’allait pas vous coûter cher. C’était de disperser une armée pas si armée que cela, et des civils équipés d’arme blanche. C’était de vous opposer contre un génocide. Ce crime, qui est le crime contre nous tous, vous et nous, l’humanité.

Ils étaient remplis de haine, oui. Mais votre volonté, aussi minime fusse-t-elle, aurait suffi.

Cher monde, vous êtes donc partis, pourtant vous étiez libres. Libres de choisir. Libre de sauver nos vies. Libres d’être humains. Mais vous avez fermé les yeux. La prochaine fois que vous serez libres, faites quelque chose d’utile de votre liberté. Ne rouvrez pas seulement les bars, les restaurants, les écoles, mais aussi vos coeurs et votre compassion.

Votre volonté.

Zaha Boo

 

En mémoire de plus de 2000 tutsis assassinés après l’abandon lâche des casques bleus belges le 11 Avril 1994. En mémoire de mon père Boniface Ngulinzira assassiné également ce jour à la montée du Mont Nyanza.

Le Onze Avril 1994, l’indifférence les a tués.